En 2021, je vous parlais d’une machine à écrire les caractères japonais, latins et chinois. Une merveilleuse mécanique signée par Toshiba qui permettait avec une seule touche de piocher dans un large éventail de 630 caractères Kanji. Cette machine-ci, peut en générer jusqu’à 90 000.

C’est encore une vidéo qui arrive dans ma boite aux lettres comme un petit miracle. Elle retrace l’invention et la reconstruction d’une machine à écrire bien particulière. Créée par l’inventeur, auteur et linguiste Lin Yutang, elle permet de pianoter non pas les quelques lettres de notre alphabet latin mais des dizaines de milliers de sinogrammes différents.

Pour y parvenir, la méthode est assez incroyable, surtout pour les moyens de l’époque. En 1946, la machine à écrire MingKwai ( 明 (míng) et 快 (kuài) pour ‘clair’ et ‘rapide’) emploie des séries de caractères combinatoires qui peuvent générer des centaines de sinogrammes chacun. On choisit un élément du caractère que l’on cherche, puis un second et l’engin met en route un système d’engrenages complexes qui vont présenter devant l’utilisateur un affichage minuscule, agrandi par une loupe. Cet affichage permettra de choisir le caractère à imprimer.
La frappe est donc à priori lente, mais il faut se souvenir que chaque sinogramme à plus de sens que nos caractères habituels. Une seule frappe représente un mot ou une idée. Au final, la solution est efficace et robuste. Malheureusement pour son inventeur, cette machine ne séduit personne. Financée sur ses propres économies, elle n’intéresse pas les industriels au vu de sa complexité et de son coût de production. Il faudra attendre l’avènement de l’informatique pour que les claviers puissent s’ajuster à la complexité des sinogrammes. On retrouve d’ailleurs dans la production logicielle de caractères une logique similaire au trait de génie de Lin Yutang. Le chinois se construit au clavier sur des bases d’idéogrammes qu’un développement logiciel permet de faire évoluer avant de choisir le bon. Un peu comme nos logiciels de prédictions de mots sur smartphones qui vont proposer des dérivés de la base que l’on commence à écrire.

C’est amusant parce que cela me rappelle l’anecdote que je vous racontais en 2017 pour la sortie du Yoga Book. Pour un ingénieur chinois, la génération de caractères par dérivé depuis une racine est tellement une évidence qu’ils avaient du mal à concevoir que l’on puisse vouloir cette option. Elle était considérée comme étant de fait proposée par défaut dans toutes les machines du monde.

Les vidéastes de la chaine HTX Studio ont décidé de reprendre ce projet en main et de reconstruire la machine à écrire MingKwai à partir des informations contenues dans son brevet. Ils la pensaient perdue pour toujours. Le seul prototype connu ayant été fabriqué en une seule pièce unique par une société spécialisée. Une fois présentée et refusée par la société Remington, sa carrière en tant qu’objet industriel autonome fût vite achevée.
L’histoire de cette machine est finalement assez rocambolesque. Les droits de l’invention sont achetés par la société américaine Mergenthaler Linotype Company en 1948 qui vend des éléments épars de l’invention à différents acteurs. Les plans de son clavier et de son système de cylindre atterrissent ainsi au sein de l’Air Force américaine avant d’être transmis sur le bureau d’un certain Gilbert W. King. Le directeur de la recherche d’une société appelée IBM. King qui inventera plus tard le Sinowriter qui n’est rien d’autre qu’une machine capable de transcrire sommairement des textes en caractères chinois vers l’anglais à destination des ordinateurs.

On perd ensuite la trace du prototype de la MingKwai pendant des dizaines d’années. Seul le brevet subsiste. Quand, coup de théâtre, elle réapparait dans un message posté sur Facebook début 2025. Elle vient d’être retrouvée par le mari de la petite fille d’un ancien salarié de Mergenthaler. Salarié qui avait sagement conservé l’objet dans sa cave. Dépoussiérée et photographiée, elle est présentée au monde par quelqu’un qui cherche à savoir ce que cet engin peut bien valoir. Tout en se plaignant bien innocemment de son poids.

Vite repérée et identifiée, la découverte crée un émoi chez de nombreux historiens, chercheurs et linguiste aux USA comme en Chine. Elle est finalement acquise par la librairie universitaire de Stanford où enseigne le professeur Thomas S Mullaney qui a travaillé âprement sur le sujet et écrit un livre couvrant toute l’histoire de la MingKwai.
Au final, cette invention géniale aura eu une grande influence. Même si elle n’a jamais eu son heure de gloire en tant qu’objet commercial.
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De quoi en faire un film…
Impressionnant d’ingéniosité, de passion, de détermination mais aussi, de folie, a en ruiner sa famille, sa vie.
Fabuleux, on en apprend tout les jours ! Merci Pierre, cela fait écho a une de mes questions posée il y a une bonne paire d’années (sur ce site) sur la constitution d’idéogramme à partir d’un clavier qwerty. 90000 signes ! Quel casse tête ! j’ai une machine a écrire de cette époque qui pèse déjà son poids pour juste un alphabet latin ! Avec celle-ci on ne parle plus de portabilité !
Le fait que chaque caractère soit un mot à un corollaire amusant : les japonais peuvent lire et écrire le chinois sans savoir le parler. En sens inverse, ca semble plus compliqué puisque les japonais utilisent aussi un autre alphabet et mélange leur 2 alphabets.
A ma connaissance, c’est aller un peu vite:
Les idéogrammes mêmes ont évolué séparément et se sont modernisés, en quelques siècles en ce qui concerne leur forme. Leur sens a largement « glissé » aussi séparément, dans chaque langue. En fait un japonais très cultivé et versé dans les textes ancien peut « en gros » comprendre des textes chinois anciens. Mais pour ce qui est d’un texte moderne, lu par l’homme de la rue, c’est une autre paire de manche…
Rien à voir, mais cela me rappelle une anecdote rapportée par Michel Serre. Lorsqu’il enseignait à Stanford il y avait des dîners où les profs de langues romanes discutaient entre eux, chacun dans sa langue MAIS en choisissant des mots proches des racines latines. Et ils se comprenaient… mais faut être latiniste distingué pour jouer à çà (ce qui n’est pas mon cas ;-) ).
@LrtO: C’est une chose qui m’a été dite par une japonaise. Elle fait de la traduction francais => japonais donc est habituée à certaines gymnastiques. Effectivement, ce n’est pas si immédiat que ca à cause de l’ordre des mots utilisées.