Mémoire vive : Entente entre les différents acteurs ou capitalisme classique ?

Une plainte a été déposée aux USA à l’encontre des trois acteurs majeurs de la mémoire vive pour entente sur les prix.

Aux USA, il est possible pour un particulier d’attaquer un géant industriel dans un tribunal classique. Il suffit de trouver un cabinet d’avocats pour vous défendre et de le payer pour cela. Il arrive également que certains avocats vous défendent gracieusement en espérant toucher une part importante des éventuels dommages qu’un tribunal pourrait ordonner.

C’est ce qui a été fait aux USA avec plusieurs plaignants, principalement des particuliers mais également quelques assembleurs, qui ont déposé une plainte contre Samsung, SK Hynix et Micron concernant l’envolée des prix de la mémoire vive. Cette « entente » supposée se base sur des constats.

– L’augmentation de la production de mémoire HBM au détriment de la DDR5. Cette mémoire très rapide est une demande des centres de données en général. Dernièrement la demande des IA fait exploser les compteurs. La production de cette mémoire employant des technologies proches de la fabrication de DDR5 grand public, cela a mécaniquement diminué la production de cette dernière. Un acteur comme SK Hynix a ainsi largement réduit la voilure de sa production de mémoire « PC » et a organisé celle-ci pour suivre la demande de mémoire « serveur ». Un choix qui visait à augmenter sa rentabilité. Les mètres carrés dans des usines sont précieux et chaque espace gagné par la HBM occupe forcément ceux précédemment acquis à la production de DDR5.

– La segmentation de la production de DDR5 vers de nouveaux acteurs. Il y a encore un an, le plus gros de la production mémoire vive était absorbé par les géants traditionnels du monde PC. Lenovo, HP, Dell, Apple, Acer, Asus, MSI… mais également déjà des constructeurs de solutions serveur. Désormais les marques qui fabriquent des ordinateurs personnels n’ont plus droit qu’aux restes de la production. Ce que les centres de données ne peuvent pas absorber. Les fabricants de mémoire vive qui distribuent des solutions mémoire à assembler aux particuliers ramassent les miettes. Les contrats passés sont terminés et les fabricants de PC comme les assembleurs sont en pleine disette sur ce composant pourtant central. Environ 70% de la mémoire vive produite dans le monde part désormais vers les centres de données. Il ne reste que 30% pour le marché « PC ». En 2024-2025 les chiffres reflétaient une distribution totalement inversée.

– Un changement de paradigme total. En 2023 et même en 2024, la majorité des composants mémoire DDR5 étaient vendus soit à perte, soit avec des marges ridicules. Les prix n’avaient jamais été aussi bas. Les fabricants de PC profitaient d’une offre concurrentielle très abondante pour aller vers le plus offrant. Quand de nouveaux clients ont proposé d’acheter, à l’avance, leurs puces à un meilleur prix. Quand certains ont signé des contrats pour que les usines abandonnent des lignes de production de DDR5 produisant à perte pour l’orienter vers de la mémoire HBM très rentable, les fabricants de mémoire ont évidemment sauté sur l’occasion. Les constructeurs PC n’ayant jamais été des partenaires très soucieux de la bonne santé financière des fabricants de mémoire, ils n’ont eu aucun scrupule à les abandonner sur la route.

Ce matin, Bob et Bobette vont fabriquer de la DDR5

Face à tout cela, la réaction des trois acteurs majeurs du marché a été très similaire. D’abord la baisse de la production de leurs produits les moins rentables. SK Hynix a réorienté une grosse partie de son offre sur la HBM avec un large coup d’avance sur ses concurrents Micron et Samsung. Micron qui a très rapidement abandonné sa marque Crucial grand public pour s’orienter entièrement vers un marché pro forcément plus rentable. Samsung, quant à lui, a continué à produire de la mémoire DDR5 mais l’a simplement vendue au plus offrant en l’orientant vers des formats serveurs, quitte à casser certains contrats en cours, voire à refuser de livrer ses propres divisions smartphone pour préserver ses contrats les plus juteux.

Mémoire vive DDR5 Samsung Electronics

Est-ce une entente ou le reflet d’un capitalisme classique ?

Toute la question est ici. Est-ce que les différents acteurs et concurrents de la mémoire vive se sont entendus pour faire monter les prix ou est-ce qu’ils n’ont fait que répondre aux plus offrants ?

Imaginez-vous fabricant d’un produit spécifique, un produit dont le cahier des charges existe mais dont les brevets représentent des dizaines d’années de travail de développement et dont les usines coûtent des milliards à mettre en place avant de voir le moindre bénéfice. Ce produit est acheté une misère par différents acteurs depuis des années. Juste assez pour faire tourner votre usine et ne pas vous faire perdre d’argent. Et, tout d’un coup, un nouveau client débarque et vous propose non seulement un meilleur prix mais s’engage à absorber une bonne partie de votre production à ce prix. Quelques temps plus tard, un concurrent de ce nouvel acteur arrive à son tour et promet encore plus pour votre produit. Puis encore un autre et encore un autre. Que feriez-vous ?

La question est d’ailleurs mal posée. Ce n’est pas « que feriez-vous ? » mais plutôt « que devez-vous faire ? ». Parce que la réalité du terrain, c’est qu’un dirigeant ou un commercial qui choisirait de ne pas livrer les clients qui payent plus cher et qui signent de gros contrats serait fautif. Il risquerait son travail pour mauvaise gestion. Choisir de chouchouter des clients historiques qui payent une misère depuis des années parce que l’offre est supérieure à la demande au lieu de diriger sa production vers le nouveau client qui offre beaucoup plus quand la situation se retourne, c’est de la mauvaise gestion.

Du reste, il ne faut pas aller chercher bien loin pour voir que cette « réflexion » est généralisée. Un petit tour sur les plateformes de petites annonces montre que le particulier a bien compris que la mémoire vive qui dormait dans ses tiroirs, achetée pourtant à bas prix, avait gagné en valeur. Les offres pour de la mémoire vive d’occasion ont augmenté de tarif de manière tout aussi spectaculaire chez le simple consommateur.

DDRGate

Il est plus facile d’imaginer une entente sur la mémoire vive…

Le fait que les différents acteurs aient agi dans un temps très court, retournant leur veste et brisant pour certains leurs contrats, laisse imaginer une sorte de contrat secret pour se partager les bénéfices de la situation. Le fait que, par le passé, il y ait eu des ententes entre les Coréens Samsung et SK Hynix, dénoncées par l’Américain Micron, laisse également entrevoir une possibilité de collusion. Mais ces mouvements correspondaient à une volonté de rebond du prix de la mémoire descendu trop bas pour être rentable.

Aujourd’hui le calendrier est serré parce que les centres de données pour les IA sont en plein essor. Nous voyons leur concurrence sous nos yeux avec des acteurs qui se développent en temps réel, des bâtiments qui sortent de terre, des ressources en eau et en électricité qui posent de gros problèmes aux populations locales. Des dirigeants de ces entreprises qui font le voyage vers les fabricants de mémoire pour assurer leurs contrats. D’autres qui se plaignent que les composants ne suivent pas leurs ambitions, ce qui ralentit la construction de leurs serveurs et donc la puissance de leur offre. La demande de mémoire ne sort pas du chapeau des fabricants, elle est clairement motivée par le terrain. Et cela se voit.

Les différents acteurs du marché mémoire veulent montrer leur volonté de pallier ce problème de production et les Coréens Samsung et Hynix annoncent un plan d’investissement poussé par le gouvernement coréen pour 590 milliards de dollars. Un gouvernement qui doit forcément être dans la boucle tant ce type d’infrastructure a un fort impact sur le pays. Il faut une place monstrueuse pour déployer les usines, un réseau d’alimentation en eau et en électricité énorme, des infrastructures de livraison et souvent un véritable système de transport pour faire face au besoin de main-d’œuvre.

La sortie de terre de ces nouvelles structures de production n’est pas attendue avant, au mieux, 2030. Il est probable que les prix de la mémoire vive empirent d’ici là. Ce qui pourrait amener le marché vers des extrémités tarifaires qu’un procès ne freinera en rien.

Une usine SK Hynix en construction actuellement qui fabriquera de la mémoire vive de type HBM

Ces chantiers sont également un danger pour les entreprises concernées.

Le paradoxe de cette course à l’équipement est que c’est exactement ce qui a conduit le marché mémoire à la situation passée. Les fabricants ont augmenté leur production de manière importante et adapté leurs usines pour produire de la DDR5 en masse. Leurs clients ont ainsi découvert une situation très avantageuse. L’offre avait dépassé la demande et, pire que tout, les principaux fabricants de processeurs et de SoC grand public ont maintenu pendant des années un statu quo sur les mémoires à employer. Leurs processeurs offraient la possibilité d’embarquer aussi bien de la DDR4 que de la DDR5. Résultat des courses, les nouvelles usines de DDR5 ont coûté des milliards d’investissement et ne pouvaient tourner qu’en revendant des puces à prix plancher, voire à perte. Il fallait que Samsung, SK Hynix ou Micron proposent toujours moins pour espérer écouler des puces. Seul moyen pour eux de rentabiliser la construction des nouvelles usines. Il était parfois préférable de vendre de la mémoire en perdant de l’argent plutôt que de ne rien produire et de laisser son outil industriel vide.

Aujourd’hui ces mêmes entreprises s’engagent donc à fabriquer de nouvelles usines pour fournir plus de mémoire au marché. Avec le risque d’un nouveau scénario catastrophe pour elles, inverser la tendance et se tirer une balle dans le pied. Si en 2030 les nouvelles usines proposent plus de mémoire que le marché en a besoin, les prix repartiraient vers une forte baisse. Une excellente nouvelle pour le marché des ordinateurs personnels, mais une beaucoup moins bonne pour ces entreprises. Et cela sans compter le risque d’un éclatement de la bulle IA avec des acteurs engagés sur un volume d’achat qui ne pourraient plus payer.

Mémoire vive DDR5 au format SODIMM

Mémoire vive DDR5 au format SODIMM

La norme DDR5 est ouverte à tous

Dernier point de rappel, on a vu fleurir de « nouveaux » acteurs sur le marché mémoire ces derniers mois avec notamment CXMT et Powev qui surfent sur ces prix en hausse pour faire fructifier des années de développement à perte. Mais la mémoire vive est un secteur ouvert à tous. N’importe quel industriel peut s’emparer du cahier des charges publié par le JEDEC et mettre en chantier ses propres brevets pour arriver à correspondre aux besoins recherchés. 

Bizarrement, aucun des fabricants de PC ne semble voir cela comme une solution viable, aucun nouvel acteur ne veut se lancer. Personne n’arrive à créer un consortium pour créer un quatrième géant dans cette industrie. C’est comme si personne ne voulait prendre le risque de développer un outil industriel demandant des centaines de milliards d’investissement avec une rentabilité pas vraiment assurée à moyen et long terme après des années et des années de recherche et développement très coûteuses. 

Tout le monde a préféré payer au minimum sa mémoire vive pendant des années plutôt qu’aider à la progression de l’infrastructure qui la fabriquait. En 2023, Samsung Electronics était au plus bas de ses bénéfices depuis 14 ans avec 3.4 milliards de dollars de pertes. SK Hynix n’allait pas mieux avant son retournement vers la mémoire HBM, cette même année le fabriquant était dans le rouge pour 4,9 milliards de dollars. En 2023 toujours, Micron accumulait 5.8 milliards de pertes. Si le consommateur final y a gagné en ayant accès à une mémoire vive fort peu chère parce que vendue souvent en dessous de son prix de revient, cela s’est fait en empêchant totalement les constructeurs de pouvoir anticiper les évolutions du marché. 

Avec des pertes massives, les fabricants n’ont eu aucune raison ni aucun moyen d’investir dans de nouvelles usines. Et maintenant que la demande a dépassé l’offre, il semble normal pour tout le monde de leur laisser porter tous les risques d’un réinvestissement massif qui ne conduira qu’à faire en sorte qu’ils gagnent potentiellement moins d’argent à moyen terme. Investir plus pour gagner moins, cela ne sonne pas forcément comme l’adage le plus logique aujourd’hui.

Je ne sais pas si une entente entre les différents fabricants de mémoire a eu lieu. Ce que je sais par contre, c’est que la logique des différents acteurs de la mémoire vive aujourd’hui colle parfaitement à la recherche du profit maximum dans une prise de risque minimum. Et c’est difficile de leur reprocher, ces fabricants ne font qu’appliquer à la lettre les règles du marché mondial.

Pourquoi un nouveau palier de hausse pour la mémoire ?


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2 commentaires sur ce sujet.
  • hle
    30 juin 2026 - 14 h 12 min

    Excellent Article de fond. On comprend que les prix de la mémoires ne vont pas revenir aux prix que l’on a connue. Même avec l’arrivé de fabricants chinois sur le marché.

    Reply
  • 30 juin 2026 - 14 h 16 min
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