Rabbit veut sauver les meubles en déployant son IA sur Android

Je ne me lasse pas de voir mes prédictions se réaliser et celles autour du Rabbit sont comme une bonne bouteille de vin, elles deviennent délicieuses.

Janvier 2024, Rabbit présente le R1. Un objet qui se veut être l’assistant personnel du futur. Pour qui prend la peine alors de se poser deux minutes afin de réfléchir à ce produit, l’évidence est immédiate. Ce truc n’a aucun avenir.

D’abord d’un point de vue financier, la proposition d’un appareil qui consommera de l’IA toute sa vie sans aucun abonnement est grotesque. Quand on commercialise un objet à 199$ sans abonnement, on ne peut pas promettre ensuite l’exploitation d’une IA payante pendant 5, 10 ou 15 ans. Ce n’est simplement pas rentable. Cette équation de base est suffisante pour ne même pas vouloir toucher le produit du bout d’un bâton, mais c’est surtout l’évidence de l’absurdité du produit en tant qu’objet qui le ridicule.

Le conte très célèbre d’Andersen qui met en scène deux escrocs qui vont vendre des habits invisibles aux imbéciles est ici parfaitement illustré. Dans Les habits neufs de l’empereur, deux charlatans exploitent l’arrogance d’une cour qui se laisse prendre dans un jeu de dupes. Les faux tailleurs tendent du vide à l’empereur en faisant bien savoir que ceux qui ne voient pas l’étoffe et les vêtements portés par le souverain sont des imbéciles ou des incapables. Devant la peur d’être moqué, personne n’ose faire remarquer le fait que l’empereur se balade dans le plus simple appareil.

Cette histoire publiée en 1837 nous fait sourire aujourd’hui mais elle trouve encore de nombreux échos. On se souvient de cette fausse boutique de chaussures de luxe créée dans une galerie marchande en quelques heures et dont les produits sont en réalité issus des rayons premiers prix des pires enseignes de fast fashion premier prix. L’apparat, les flashs des photographes et une mise en scène très travaillée autour d’influenceurs plus soucieux de leur image que des produits présentés a eu le même effet.

Même chose pour ce faux restaurant éphémère qui n’a invité des internautes aux nombres d’abonnés importants. Créant ainsi assez de remous pour en faire un évènement incroyable. Tout le monde a siroté son bol de nouilles présenté de manière très exotique en annonçant que le repas était délicieux tout en se gargarisant de leur propre présence. Personne n’a eu le courage de dire que la nourriture servie était absolument quelconque. Et pour cause, il s’agissait de nouilles déshydratées juste réchauffées dans de l’eau au micro-onde.

Toutes ces histoires sont de la même veine que celle du Rabbit R1. Le pari de Jesse Lyu qui propose ce produit au début de l’année 2024, c’est de faire croire aux gens qu’il s’agit du prochain produit phare dont l’humanité technophile a besoin. Seulement voilà, dès le départ, le Rabbit R1 est présenté à tout le monde et non pas à une sélection de personnes ayant besoin de bien se faire voir ou ne pas perdre en crédibilité. Et, peut-être seulement quelques minutes après la fin de la présentation du produit, la question est immédiatement posée sur différents réseaux sociaux : pourquoi ne pas faire une application ?

Cette phrase que je relevais assez souvent en ligne à l’époque, c’était l’équivalent de cet enfant candide qui passe devant l’empereur et qui crie « Le roi est nu », démontant ainsi toute la construction égotique des deux charlatans. Cette phrase « pourquoi ne pas faire une application » foutait tout le produit Rabbit R1 par terre en quelques secondes. Parce que, oui, tout orange qu’il était, le R1 n’apportait strictement rien en tant qu’objet.

La question a vite fait le tour du monde et a fini par arriver aux oreilles du patron de Rabbit. Patron qui a expliqué immédiatement que si le Rabbit R1 existait en tant qu’objet c’est parce que c’était pour lui le seul moyen de gagner de l’argent. En tant qu’application, l’IA proposée n’avait aucune valeur. C’était cher à maintenir d’une part et surtout la volatilité des utilisateurs était trop grande pour prendre le risque. Construire un appareil avait pour but de capter l’attention et l’engagement des gens. C’est et cela reste la meilleure méthode pour transformer un internaute en client.

Aujourd’hui donc, on apprend que Rabbit va changer de stratégie en proposant son IA sous la forme d’une application Android. La promesse est la même que le matériel proposé. Matériel qui était juste un support d’une solution Android 13 maquillée à la truelle pour ne pas trop y ressembler. Un Android troué d’un point de vue sécurité et qui ne respectait pas la licence GPL du noyau Linux

Le travail de développement ne devrait pas être trop compliqué, il suffit ici de porter leur « agent » vers plus de smartphones, de respecter les règles de sécurité et de droit. Sauf qu’il va falloir convaincre le grand public de leur faire confiance et ce n’est pas gagné.

D’abord, Rabbit part avec une odeur soufrée assez puissante et sa cote de confiance est largement dans le négatif. Pour rappel, la boite annonçait 5000 utilisateurs actifs en octobre 2024… C’est peu. Ensuite, il faut que cet agent se frotte aux autres outils présents sur le marché. Autrement dit aux acteurs majeurs de ce monde que sont les GAFAM. Ce n’est donc pas gagné pour s’en sortir. L’argument de Rabbit est son moteur « universel » censé permettre d’utiliser des milliers de services de manière autonome. Un service qui n’a jusqu’à présent jamais fait réellement ses preuves.

L’idée de l’agent Rabbit c’est de laisser une IA naviguer à la place d’un utilisateur sur le web. On demande à son application de réserver un billet pour voyager ou de trouver un restaurant et de retenir une table pour une date précise et le lapin est censé courir en ligne pour trouver une solution à votre place. Un service de conciergerie entièrement piloté par une IA. Je ne reviendrai pas sur les problématiques liées à ces usages, pensez simplement au fait que les restaurants que vous avez croisés lors de vos dernières vacances n’avaient pas forcément un site web de réservation. Imaginez également que la réservation chez un voyagiste demandera énormément de critères qu’il faudra renseigner d’une manière ou d’une autre pour ne pas se retrouver sur un aéroport perdu dans la pampa entre trois escales différentes pour économiser une poignée d’euros ou tenir la date précise d’un voyage qui se révèlera exténuant. Même en imaginant un monde ou une IA serait parfaitement à l’aise pour naviguer aussi bien qu’un humain, ce qui n’est franchement pas gagné, le résultat des courses sera probablement très problématique.

Mais il se pose surtout une autre question, celle de la pertinence de son modèle économique ? Rabbit compte-t-il vendre un abonnement vers son IA de service ? Y a-t-il seulement un marché pour cela ? Comment Rabbit va se positionner face à un Google qui va pouvoir imposer son IA sur Android ainsi que des normes de dialogue à ses partenaires ? Si demain Google demande aux différents vendeurs de billets de train d’utiliser un protocole pour que sa propre IA puisse interagir et acheter directement des voyages, il y a fort à parier qu’un dialogue s’établira très vite. En face, Rabbit propose d’entrainer manuellement une IA pour cette tâche. Et cela pour chaque interface de vente, donc chaque opérateur local. D’un côté, Google fait porter la charge de travail à ses partenaires, de l’autre, c’est à Rabbit de développer sans cesse son IA. A chaque changement d’interface web au travers le monde sur les milliers de sites de réservation de train, d’avion, de bateau ou de location de voiture, on doit réapprendre à l’IA à y retrouver. C’est absolument infernal.

Et si cet agent IA est gratuit pour l’utilisateur final, cela se traduira sans doute par une interface bourrée de publicités et de partenariats. Et c’est peut-être cela le pire de cette offre. Si je demande à un assistant IA de me réserver une table dans un restaurant typique du centre de Strasbourg ou de Narbonne pour manger une spécialité locale, comment être sûr que ce service de conciergerie virtuel me trouvera l’adresse qui me fera le plus plaisir ? Outre le fait que déléguer un voyage ou un repas à une IA casse tout le charme du choix, comment être sûr que cet agent ne va pas privilégier des adresses partenaires plutôt que les meilleures ? L’argent pour faire tourner Rabbit devra bien provenir de quelque part ? La vente d’un profil utilisateur et le fléchage de son parcours et de ses choix vers les partenaires les plus rémunérateurs sera sans doute un marché trop juteux pour passer à côté.

Comme d’habitude avec ces objets construits autour de la mode du moment, il y a eu des dindons pour y croire. Le problème de Rabbit c’est qu’autour de ces dindons, il y a tout de même énormément de farce.

 

Le Rabbit R1 est un presse papier en puissance


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11 commentaires sur ce sujet.
  • 25 février 2025 - 13 h 09 min

    L’objet était joli, mais ça fait cher le presse papiers !!!

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  • 25 février 2025 - 14 h 34 min

    C’est vrai et c’est la différence avec l’AIpin : il y a eu un effort indéniable au niveau du design au moins ;-)
    (et peut être l’objet sera hacké pour en faire autre chose de sympa)
    Sinon, jolie comparaison Pierre.

    Reply
  • gUI
    25 février 2025 - 16 h 14 min

    Dans le fond, avoir une IA qui me réserve un resto pourquoi pas, mais ce serait une IA que j’entraîne moi-même, avec mes goûts. Là oui ça pourrait être une facilité avec un bon service rendu. Mais un truc générique va faire quoi au final ? Choper les meilleures notes sur TripAdvisor ou Google Maps ? C’est pas vraiment une révolution…

    Reply
  • 25 février 2025 - 19 h 03 min

    Comme aiment susurrer les amateurs de contrepèteries :

    « Qui veut la peau de Roger Rabbit ? »

    Reply
  • O2L
    25 février 2025 - 21 h 11 min

    Le fond est bon comme toujours, mais j’ai adoré la forme.
    Merci Pierre

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  • JB
    26 février 2025 - 11 h 07 min

    Métaphore avec le conte d’Andersen, que je redécouvre grâce à ce billet, superbe 😊

    Merci Pierre pour cet excellent travail, technologique comme culturel 🙏

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  • 26 février 2025 - 11 h 39 min
  • 26 février 2025 - 14 h 15 min

    Mouais, plus globalement, l’emballement autour de l’IA me questionne. Pour moi, c’est encore une super invention qui va se transformer en marketing bien dégueu. Quand je vois ce qu’ont fait les GAFAM d’internet, ça m’exaspère, quand je déverrouille mon smartphone, j’ai l’impression que c’est juste un panneau publicitaire hyper moderne.
    J’imagine que l’IA rends déja service dans des domaines professionnels appropriés mais alors pour les particuliers, je sent qu’on se dirige vers une sombre daube marketeuse et rien d’autre, aucun argument ne m’a convaincu encore; c’est un peu comme se persuader de faire une bonne action en donnant un smartphone à un collégien dès la 6e en prétextant qu’il sera toujours joignable …
    Désolé pour mon manque d’optimisme, je ne cherche pas à plomber, au contraire, j’aimerai tellement m’emballer à fond, je n’y arrive pas.

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  • 26 février 2025 - 14 h 23 min

    @essdex: je partage ton pessimiste concernant l’intérêt de l’IA au niveau domestique : à part pour faire des vidéos rigolotes ou bien pour pimenter du p*rn*…
    En revanche sur des domaines bien ciblés, c’est un outil incroyable (mais pas nouveau, hein) qui s’améliore de décennie en décennie. Mais je continue de dire que là, même si on a bien progressé avec les IA générative, on a atteint plus ou moins un palier pour le moment.
    Wait & see.

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  • 28 février 2025 - 15 h 01 min

    go XDA pour trouver une rom custom avec LineageOS, itPlaysDoom … etc et surtout dresser le Rabbit pour utiliser Make.com, puppeteer etc…

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  • 28 février 2025 - 15 h 08 min

    @5olid5nake: Je pense que les quelques milliers d’unités vendues vont simplement s’endormir au fond d’un tiroir…

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