Hors sujet EP05 : Free Floating, l’art de l’inaction à la française

Quand les trottinettes électriques sont devenues suffisamment mûres pour passer du stade de jouet au stade de véhicule, certains se sont dit qu’il y avait là un bon moyen de faire fortune. Mais comment faire avec toute cette paperasse légale et compliquée qu’imposent les villes ? Le Free Floating bien sûr !

Comment qualifier une entreprise dont le projet est de mettre en libre service, sans l’accord des autorités, des engins dont l’usage sera parfaitement illégal ?

Mettre à disposition, dans les rues des grandes villes, des trottinettes électriques pourtant interdites à la circulation dans ces mêmes rues ? On l’a vu dans le troisième épisode de cette série, aucun de ces engins n’a aujourd’hui sa place sur la voie publique. Et cela jusqu’à ce que le gouvernement fasse passer son décret modifiant le code de la route. Comment peut-on alors accepter une entreprise de Free Floating dont le business plan est entièrement basé sur une infraction à notre code ? J’ai beaucoup de mal à le concevoir.

Pour rappel, le Free Floating c’est la mise à disposition par une société privée d’un parc de véhicules en location sans station de prise en charge et de dépose. On prend l’objet posé tel quel dans la rue, que ce soit un scooter, un vélo ou une trottinette. On se déplace avec. Et on le relâche où bon nous semble dans les limites géographiques autorisées par l’opérateur.

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Si demain une société décidait de déposer une seule borne d’arcade dans la rue. Un engin qu’on pourrait utiliser en scannant un code sur son châssis grâce à son smartphone afin de pouvoir lancer une partie. Si cette société lâchait sa borne dans la ville, sur le trottoir, sans rien demander à personne. Elle serait immédiatement rappelée à l’ordre. Malgré le fait que ce service soit parfaitement légal en France. On rétorquerait simplement que cette borne occupe la voie publique.

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Si demain une société déposait dans les rues des grandes villes des kits de Free Floating « table + chaise » que tout le monde pourrait louer pour pouvoir s’installer confortablement sur le trottoir. Un service super novateur pour manger, siroter un café, lire un livre ou prendre des notes dans la rue. On imagine une application qui permettrait de localiser les kits posés contre les murs un peu partout dans la ville. Une fois le kit localisé, un QR code scanné avec son smartphone permettrait de les déplier pour pouvoir s’installer. Tranquillement assis n’importe où dans la ville. 1€ pour activer le déploiement puis 15 centimes la minute d’utilisation.

Une société qui proposerait cela serait bien évidemment immédiatement convoquée par la Mairie et ses kits saisis. Alors qu’encore une fois aucune loi n’interdit de manger dans la rue. On constaterait simplement qu’elle empiète délibérément sur l’espace public.

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Un patron de café ou de restaurant qui aurait le malheur de laisser dépasser un peu trop sa terrasse sur le trottoir. En rajoutant discrètement une table et des chaises. Ce cafetier risque une amende assez salée. Les mairies taxent annuellement chaque mètre carré occupé par les terrasses de ces établissements sur les trottoirs. Tout cela est régulé, codifié et l’espace public occupé est géré précisément par les villes.

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Il est possible de poser du mobilier urbain gratuitement dans la ville, mais il faut respecter des règles. Obtenir des autorisations. Si vous déposez par exemple un panneau mobile de la taille d’une trottinette sur le trottoir pour signaler votre activité. Je sais pas moi, une dédicace en librairie ou la carte de votre restaurant par exemple. Si vous le faites sans faire une déclaration préalable obligatoire, vous risquez une amende de 1500€.

Mais aujourd’hui donc, des sociétés peuvent librement proposer d’utiliser des véhicules qui n’ont PAS le droit de rouler sur la voie publique. Tout en les laissant envahir les trottoirs. Et tout le monde a laissé faire.

Pourquoi ? Probablement parce que les sociétés qui ont lancé ces services l’ont fait au culot. En employant une technique de Guerilla marketing, en imposant de force leur présence sans demander l’avis des autorités. En jouant sur la tolérance que l’état a accordé à ces véhicules. Ces sociétés en ont profité, quitte à ensuite demander pardon pour leur « culot » mais en n’en pensant évidemment pas un mot. Les sociétés de Free Floating sont d’un cynisme achevé dans leurs méthodes. Aucune autre entreprise ne se permettrait ce genre de piratage de la voirie. Sûres qu’elles seraient immédiatement taclées par les autorités. Et pourtant les grandes villes ont laissé faire. Je me demande toujours bien pourquoi ? On avait tout de même des signaux forts envoyés par d’autres capitales Européennes et de grandes villes aux Etats Unis. De nombreuses cités ont très très mal vécu l’apparition de ces flottes de trottinettes électriques en Free .

Elles ont rapidement compris que ce système semait un chaos invraisemblable parmi les autres utilisateurs de la voie publique. Dans chaque ville impacté par un Free Floating de ce type, on retrouve le même scénario, les mêmes symptômes, la même anarchie et le même résultat.

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Des comportements à risques et donc des accidents voir des morts, une occupation massive et gênante des espaces publics et au final un agacement grandissant de la population.

Très rapidement, les grandes métropoles US ont décidé de mener la guerre à ces implantations sauvages. La plupart ont, par exemple, mis en place des systèmes de licences. Ce qui permettait d’inverser la vapeur, de reprendre le contrôle. D’un coup, ce n’était plus des sociétés qui décidaient de s’installer là où elle voulaient mais les mairies qui choisissaient qui pouvait déployer son service. Et avec cette autorisation d’exploitation des cahiers des charges précis ont été imposés.

Trottinettes et prise de tête

Les entreprises de Free Floating doivent par exemple payer entre 100 et 150$ par engin en service. Ce qui a de quoi faire réfléchir un acteur qui voudrait débarquer avec quelques milliers de machines. Pour obtenir le sésame d’une autorisation, ces sociétés ont également dû s’engager à suivre des règles strictes sur l’implantation des engins. Par défaut, elles cherchent les endroits les plus rentables et pas forcément les plus utiles. Le fait de se concerter avec les élus pour les zones de parking, les zones de déploiement et les zones de circulation a changé la donne.

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Ajoutez à cela une information immédiate de la police locale pour un contrôle strict des usages de ces engins et des amendes sévères pour les contrevenants. Une interdiction systématique de rouler sur les trottoirs a été immédiatement imposée. La vitesse a été limitée. Obligation de porter un casque dans certaines villes. Interdiction de voyager à deux. Dans certains cas, les opérateurs ont dû proposer une plateforme téléphonique de support 24H/24 et 7J/7 pour leurs clients et les autres usagers de la voirie.

A San Francisco par exemple, la mairie n’a pas fait dans la dentelle. Dès que les trottinettes en free floating ont commencé à trop envahir les rues la ville a décidé de les bannir totalement pendant trois mois. Un moratoire imposé le temps pour la mairie de trouver un fonctionnement cohérent avec les opérateurs. De définir des règles. La société Lime a ainsi pu regagner trois mois plus tard le droit d’opérer sur la ville. Mais sa concurrente Bird n’a pas pu revenir sur le terrain en Free floating. Il lui a donc fallu revoir son modèle économique. Elle a décidé de s’orienter vers des locations mensuelles à 24,99$ directement aux particuliers puisqu’elle ne pouvait plus laisser traîner ses trottinettes dans les rues.

D’autres villes continuent de faire de la résistance. Les trottinettes électriques en Free Floating sont aujourd’hui encore totalement interdites à New-York. Malgré un lobbying fort pour pénétrer ce marché.

Trottinettes et prise de tête

Un autre bon exemple, c’est Chicago. Pour éviter la gène des engins abandonnés dans la rue, leur usage est limité en horaires. Les trottinettes doivent toutes être retirées de l’espace public entre 22H et 5H du matin. Période où elles sont censées être rechargées ou réparées par les opérateurs. Cette obligation non respectée donne lieu à des amendes pour chaque engin repéré par un policier,

Trottinettes et prise de tête

Chicago oblige également les sociétés de Free Floating à contracter une assurance de plusieurs millions de dollars pour les risques liés aux blessures ou aux dommages causés par leur service.

A Nashville, le 21 Juin dernier, le maire a décidé de renvoyer au garage l’ensemble des trottinettes des 7 compagnies de Free Floating implantées dans la ville. En réaction à la mort d’un homme de 26 ans dans des conditions très similaires au drame survenu à Paris le 11 Juin dernier. Renversé par un véhicule, l’homme est mort rapidement de ses blessures. Conséquence immédiate qui fait suite à l’agacement général de la population, la mairie de Nashville a donc décidé de retirer les 4000 trottinettes déployées suivant un principe de précaution. Le temps de décider quelles seraient les compagnies susceptibles de revenir s’implanter et avec quelles règles. Nashville parle désormais de une ou deux solutions de Free Floating avec beaucoup moins de véhicules.

Et on est dans le pays de l’Oncle Sam… La patrie du capitalisme pur et dur, difficile de crier au scandale d’un pays où on n’aimerait pas la réussite, où on voudrait empêcher les gens de réinventer la ville. Où on empêche les start-up d’éclore et de générer de la valeur… Toutes ces mesures ont été simplement qualifiées de bon sens par les autorités locales. Et les entreprises qui rouspétaient face à leur liberté d’entreprendre on été qualifiées d’enfants gâtés à qui on ne cédait pas à un caprice.

Et en France ? Pas grand-chose à vrai dire. A part dans certaines mairies qui ont fait de la résistance. Nantes par exemple a été très ferme sur le sujet. Quand en Avril la société Wind a lâché des engins dans la ville,le maire a directement envoyé tous les véhicules à la fourrière.

Mais la plupart des villes sont plus frileuses, se positionnant souvent derrière un manque de moyens légaux pour réagir. Une excuse difficile è croire quand il il suffit de constater qu’une trottinette occupe illégalement un trottoir pour la faire enlever. Quand il suffit d’arrêter chaque utilisateur dans l’illégalité en roulant sur la voie publique pour envoyer son engin à la fourrière.

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D’autres villes, comme Paris, ont décrété, des mois et des mois après l’implantation des premières flottes de trottinettes électriques, qu’elles n’avaient finalement pas le droit ni de rouler ni de se garer sur les trottoirs. Un droit qu’elles n’ont jamais eu mais que personne n’avait les moyens de leur rappeler.

Et on touche là le vrai problème lié à ces engins en Free Floating. Qui pour verbaliser les gens qui roulent n’importe comment ? On ne peut pas utiliser la vidéo puisque ces engins n’ont pas de plaque d’immatriculation. On ne peut pas envoyer une voiture flasheuse équipée de cameras comme on le fait pour relever les infractions au stationnement. On ne peut pas employer de sociétés privées pour rappeler à l’ordre les mauvais conducteurs. Il faut donc impérativement déployer des forces de police dans la rue. Et comme il n’y a plus de police de proximité pour le faire… Il n’y a pas de solutions.

Un sentiment d’impunité croissant s’empare des conducteurs. De tous les conducteurs. Les témoignages des piétons vont tous dans le même sens. Lorsqu’ils s’agacent des comportements des utilisateurs de trottinettes en Free Floating qui les frôlent, les hèlent ou leur coupent la route, ce sont généralement des insultes qui fusent.

Les twitts de Tatiana de Rosnay sont très éloquents à ce sujet. Elle essaye de discuter avec des personnes à vélo et à trottinette sur les trottoirs de Paris. Elle a une tactique d’approche assez simple. Elle offre un grand bonjour souriant et elle demande si les gens savent que c’est interdit de rouler sur les trottoirs… Et les réponses sont cinglantes. On voit clairement ici que l’habitude a été très rapidement prise par les utilisateurs. Elle s’est implantée faute de réglementation ni de contrôle. Pas de sanction, pas de risque, pas de respect des autres.

La mairie de Paris a décidé d’interdire purement et simplement la possibilité pour les trottinettes de se garer sur les trottoirs. Super, mais c’est et cela restera un vœu pieu puisque personne n’est derrière les utilisateurs au moment où ils garent leur véhicule. C’est comme espérer que tout le monde respecte les limitations de vitesse une fois son permis en poche après avoir signé une charte de bonne conduite. Tout en expliquant en parallèle aux conducteurs qu’il n’y a plus de radars ni de contrôle.

Il aurait fallu opérer des les premiers symptômes. Dès l’apparition des premières trottinettes individuelles, dès l’implantation de ces engins dans la ville. Ne pas accepter le guerilla marketing imposé sans concertation. Forcer les opérateurs à s’installer de manière réfléchie. C’est ce qu’il s’est passé à San Francisco, à Chicago et dans beaucoup de villes US désormais. Et cela a fonctionné. Le tour de vis que vient d’imposer la mairie de Paris porte déjà ses fruits et plusieurs opérateurs semblent vouloir jeter l’éponge. Certains distribuent des casques pour leurs clients. D’autres envoient des équipes pour redresser les trottinettes… La grande question reste de savoir pourquoi avoir tant attendu ?

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Cette réaction est positive mais bien tardive. Désormais, face à la grogne des habitants et aux nombreux accidents, les mairies décident de réduire la voilure. Limiter le nombre de sociétés implantées, baisser la vitesse des engins, imposer des règles de bonne conduite… Des mesures qu’il aurait fallu prendre immédiatement, après tout ce sont des engins totalement illégaux, pourquoi se mettre à réagir après l’implantation de plusieurs milliers d’entre eux ? Parce qu’on a finalement pas les moyens de faire respecter ces règles ?

Il y avait des lois déjà écrites mais surtout un certain bon sens à faire respecter autour du Free Floating. Et si les politiques n’ont pas su le ressentir, ce manque de bon sens n’a pas échappé aux autre utilisateurs de la voie publique.

Mais ça on n’en parlera dans le prochain épisode.


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59 commentaires sur ce sujet.
  • 19 août 2019 - 11 h 12 min

    La seine commence à se remplir de ces trottinettes et autres vélos électriques… Il y en a des centaines, de centaines de batteries ultra polluantes qui vont empoisonner l’eau…

    Comme d’habitude on préfère attendre la catastrophe pour pouvoir pleurer après coup …

    Oui c’est un bon exemple de l’état de la France.
    Des politiques qui ne s’inquiété que de leur réélection et de se remplir les poches, des prédateurs/exploiteurs anonymes, des institutions publiques dépassées et incapables de réagir parce qu’elles utilisent toute leur ressources à faire la guerre aux citoyens et des citoyen qui ne respectent aucune loi et qui n’ont aucune raison de le faire, certains parce qu’ils sont exclu de la société (donc des “non citoyen) d’autres parce qu’ils ont compris le message général transmis par les politiques et les financiers: l’égoïsme avant tout.

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  • 3 septembre 2019 - 11 h 39 min

    On attend avec impatience la suite de ce dossier.

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  • 9 septembre 2019 - 18 h 24 min

    “toute cette paperasse légale et compliquée qu’imposent les villes” permet d’éviter, entre autre, que notre pays finisse par devenir un clone des états unis.
    la réglementation, c’est ce qui évite les abus et les dérives du libéralisme.

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  • 9 septembre 2019 - 19 h 30 min

    @pfffff: La second degré c’est ce qui permet de lire un papier en comprenant ce qu’il y a d’écrit entre les lignes.

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  • 27 septembre 2019 - 22 h 02 min

    “Mais aujourd’hui donc, des sociétés peuvent librement proposer d’utiliser des véhicules qui n’ont PAS le droit de rouler sur la voie publique. Tout en les laissant envahir les trottoirs. Et tout le monde a laissé faire. Pourquoi ?

    À Paris, c’est facile à comprendre, le profil socioculturel du “trotineteur” moyen est pile-poil la cible électorale d’Hidalgo.

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  • 17 octobre 2019 - 11 h 04 min

    Plus de nouvelles du décret d’application de la LOM ? elle n’était pas censée entrer en vigueur en septembre ?

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  • 17 octobre 2019 - 11 h 08 min

    @Alain: Non… Rien de ce qui était promis “pour la rentrée”

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  • 24 octobre 2019 - 11 h 01 min

    dernières nouvelles du planning : https://www.journaldunet.com/economie/transport/1211317-loi-mobilite-vote-senat-5-novembre/

    on lit notamment concernant le free floating “Les collectivités délivreront des titres d’occupation du domaine public nécessitant le respect d’un certain nombre de règles de sécurité et de qualité de service. Elles pourront limiter le nombre d’engins déployés, et même refuser tout service de free floating sur leur territoire si elles le souhaitent, a précisé la rapporteure. “

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  • 25 octobre 2019 - 16 h 28 min
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